Horsemanship et sport, le combo gagnant ?

Nolwenn Gonon, cavalière maison au haras KRF, s’associe aujourd’hui à Blooming Riders pour nous expliquer ce que le horsemanship peut procurer à l’équitation de sport et inversement. Ambassadrice de notre plateforme, Nolwenn porte les valeurs que nous essayons de transmettre dans nos programmes.

Depuis combien de temps travailles-tu au haras KRF ? 

Bonjour, je travaille au Haras KRF depuis le mois de mars 2020. C’est à dire depuis 3 mois à l’heure où j’écris ces lignes.

Que faisais-tu avant de travailler aux côtés de Claire Fontanel ? 

J’étais enseignante d’équitation double casquette ; j’enseignais en centre équestre à mi-temps sur la partie poney-club tout en étant enseignante indépendante à côté. En ce qui concerne l’activité à mon compte, j’enseignais presqu’exclusivement le horsemanship au sol à des cavaliers propriétaires, sous forme de cours hebdomadaires, mensuels ou stage. Il m’arrivait de donner des cours montés, parfois en équitation « classique », mais aussi et surtout orientés horsemanship. On y retranscrivait les acquis au sol à cheval. Mes cavaliers étaient demandeurs de découvrir l’équitation sans mors et en cordelette. Parallèlement, je prenais des chevaux au travail pour résoudre des problèmes comportementaux ou assurer un travail d’entretien.

Pourquoi avoir décidé de rejoindre le Haras KRF ? Quel est ton poste, et quelles sont tes activités au quotidien ? 

J’ai décidé de rejoindre le Haras KRF par le plus grand des hasards. J’ai découvert Claire grâce à son travail en collaboration avec Eugénie Cottereau. Je la suis depuis plus de 10 ans, et j’ai apprécié les valeurs que Claire prônait dans sa pratique du haut niveau.  Je suis passionnée par les chevaux et par les sports équestres. J’ai toujours eu à cœur de combiner équitation sportive et éthique.

C’est-à-dire la recherche de la performance en restant profondément connectée au bien-être équin. 

Claire est championne de France avec Vol de Nuit Batilly en mors simple sans enrênement. C’est une image rare aujourd’hui sur les terrains de concours. Pourtant, c’est pour moi l’équitation de demain, celle qui permettra aux sports équestres de perdurer à l’heure où le bien-être animal est largement montré du doigt. 

Avoir la chance de travailler avec une telle professionnelle se rapprochant de mes propres convictions était une opportunité à ne pas rater. C’est pourquoi j’ai postulé au poste de groom-cavalière maison proposé par le haras. 

Mes activités consistent en priorité à assurer la sortie quotidienne des chevaux. Que ce soit aux paddocks, au marcheur, en travail au sol ou monté. Je leur apporte également les soins nécessaires. J’entretiens les boxes avec la responsable d’écurie. Evidemment, je soutiens aussi Claire dans son travail en lui montant les barres à la maison ou en l’accompagnant faire sauter nos jeunes à l’extérieur par exemple. À cela s’ajoute l’entretien des pistes, les tontes des chevaux, le nettoyage du matériel… mes tâches sont diverses et variées, c’est ce qui rend le métier aussi enrichissant.

Combien de chevaux travailles-tu par jour ? 

Je travaille entre 3 et 4 chevaux par jour, au sol et sous la selle. 

Comment tes compétences en horsemanship sont-elles accueillies au sein de l’écurie ? Est-ce que tu as l’occasion de t’en servir et si oui, comment ? 

Mes collègues, les propriétaires de l’écurie ont très bien accueilli mes compétences en horsemanship. Claire apprécie la complémentarité que cela apporte au travail en selle. Nous retrouvons régulièrement les mêmes choses à améliorer chez les chevaux que nous travaillons en commun.

Lorsque nous discutons de nos approches respectives, on rigole de constater que nous arrivons toujours au même raisonnement quant à la manière dont les chevaux apprennent et comment nous devons leur enseigner nos attentes. C’est là toute la clé du horsemanship dans l’équitation d’aujourd’hui ; lorsque l’on comprend que ce n’est pas une discipline, ce n’est pas quelque chose « à part », c’est simplement une approche complémentaire, une corde de plus à son arc, pour donner aux chevaux un fil conducteur facile et logique dans leurs différents apprentissages. Claire apprécie également mes compétences pour proposer autre chose à ses chevaux que le travail en selle ou à la longe. Le horsemanship a un côté ludique et cérébral; cela permet de rendre l’environnement de travail du cheval plus stimulant et moins rébarbatif.

 Je me sers donc beaucoup du horsemanship oui. Déjà, dans la simple manipulation des chevaux au quotidien : ils apprennent tous à faire attention à l’être humain et à ne pas avoir de comportements désagréables. En tout cas, je mets un point d’honneur sur certaines règles de politesse lorsque je les ai en main ; même si rien ne dit que ce sera moi qui les manipulerai le lendemain. Nous essayons dans ce cas d’échanger entre collègues, afin que ce soit logique pour les chevaux. Encore une fois,

le horsemanship est un état d’esprit global de gestion du cheval.

Nous ne pouvons pas mettre des règles lors d’une séance au manège, puis avoir des attentes complètement différentes dans la vie quotidienne. Ce sont au contraire les répétitions des gestes banals du quotidien qui ancrent les bons comportements sur du long terme et donnent des chevaux pratiques et sécuritaires. 

Si on s’intéresse à des séances à proprement parler, mes compétences me servent entre autre pour l’habituation des jeunes chevaux au van, le travail proprioceptif au sol, l’apprentissage ou le perfectionnement de certains points stratégiques comme suivre une pression et non y résister par exemple, ou encore la rééducation d’un cheval rétif sur une barre au sol. Cette liste n’est pas exhaustive, mais cela donne une idée. 

Ton travail en horsemanship est-il ponctuel ou régulier ? 

Mon travail en horsemanship est régulier. Il est rare qu’il se passe une journée de travail sans que j’ai au moins un cheval en TAP. 

Quel est l’état d’esprit au Haras KRF par rapport à d’autres écuries de sport que tu as pu connaître ? 

L’avenir, c’est le temps

C’est une phrase que j’ai sorti à Claire lors de l’entraînement d’un de nos jeunes chevaux, où l’on se faisait la remarque que les longues semaines passées à perfectionner le travail sur le plat avaient considérablement amélioré ce petit cheval à l’obstacle, sans qu’elle ait eu besoin de travailler cette discipline outre mesure. Et c’est, de mon point de vue, ce qui fait la force du haras KRF ; sa considération pour le cheval en tant qu’individu et le temps qui est laissé à chacun d’apprendre son futur métier de cheval de sport.

Un 4 ans peut être rendu à aller à la final des cycles classiques jeunes chevaux tandis qu’un autre est retourné au pré car pas prêt physiquement ou mentalement à réaliser le travail qu’on lui demande. Et cela sans regrets ni défaitisme. C’est reculer pour mieux sauter. La solution est alors juste et adaptée au dit cheval pour créer l’athlète de demain. 

Ensuite, le haras a un état d’esprit global de bien-être du cheval. D’abord par la prise en charge holistique des soins aux chevaux. Ils sont suivis de manière intelligente par le dentiste, l’ostéopathe, la massothérapeute, le vétérinaire. Chacun travaille en synergie avec les autres. Une attention particulière est également portée à l’alimentation et à l’adaptation du matériel. C’est la première écurie de sport que je connais qui fait appel à une saddle-fitteuse pour adapter chaque selle à la morphologie de chaque cheval. Ainsi, l’écurie permet à l’animal de travailler dans des conditions favorisant son épanouissement moral et physique. C’est également la première écurie de sport que je vois travailler sans emboucher durement (sauf cas exceptionnels, fait de manière intelligente et non systématique) ni utiliser d’enrênements.

Enfin, tous les chevaux vont au paddock plusieurs heures par jour. Nos étalons ne sont pas reclus au fond de l’écurie, enfermés dans des boxes sans fenêtres. Ils sortent sans chifney et bénéficient d’une vie normale en contact avec les autres chevaux. En cas de difficultés au travail, il y a toujours en amont la recherche d’un inconfort, d’une douleur, d’une étape à revoir sur le plat ou même à pied. Bref, il y a évidemment des choses critiquables et améliorables ; on ne peut supprimer toutes les contraintes de gestion et de sécurité que représentent des chevaux de haut niveau. Cependant, nous sommes globalement dans un système intelligent axé sur la réponse aux besoins fondamentaux des chevaux. 

Selon toi, quels sont les points communs entre une équitation purement comportementale et l’équitation plus sportive que tu observes et pratiques tous les jours actuellement ? 

La manière d’éduquer les chevaux. Les grands concepts éthologiques des capacités d’apprentissages du cheval sont identiques dans les deux équitations. « Agir, résister, céder », les principes de confort/inconfort, la recherche de l’autonomie du cheval, d’en faire moins pour obtenir plus, utiliser son énergie corporelle etc, sont les points communs que je retrouve dans l’équitation de Claire avec l’équitation exclusivement comportementale. Une phrase a retenu mon attention le jour de mon essai, Claire m’avait lancé

« L’équitation n’est pas un sport de bras, nous faisons une pratique bien plus intellectuelle que manuelle »

Là où les dérives de l’équitation moderne viennent principalement de l’utilisation à outrances de nos mains, de notre force de traction et de notre volonté à soumettre. Je trouve que tout est dit dans cette phrase. 

Selon toi, quelles sont, au contraire, les différences ? 

Les différences, je les vois en grande partie dans l’éducation de base des chevaux. À savoir prendre le temps de faire des séances spécifiques à l’apprentissages de codes essentiels à la compréhension des aides du cavaliers une fois en selle. Je pourrais ici parler du porc-épic en exemple ; apprendre au cheval à céder à la pression tactile sur toutes les parties du corps, le plus légèrement possible. 

Outre cette recherche plus approfondie d’apprendre les codes du travail sous la selle d’abord au sol pour que la communication se fasse plus simplement ; je dirais que les différences se voient essentiellement dans l’utilisation du travail à pied. Les équitants purement comportementalistes mettent un point d’honneur sur le travail autour du mental du cheval ; tandis que l’équitation sportive est, à mon sens davantage tournée vers le côté purement physique et locomoteur du cheval. Il n’y a pas de mieux ni de moins bien, ce sont deux recherches différentes qui ont tout à gagner à se mixer. 

En quoi ces différences pourraient poser problèmes, et comment agissez-vous au haras KRF pour gérer cela ? 

Ces différences pourraient poser problème si et seulement si il n’y avait pas d’échange sur les recherches de chacun. Pas de transmission de connaissances, et qu’un profond dédain était ressenti par l’un vis-à-vis du travail de l’autre. Au Haras KRF, je pense pouvoir affirmer sans trop me tromper que nous avons tous cette volonté d’avancer et de grandir ensemble. Le tout en s’enrichissant des expériences et connaissances de chacun. Tant que nos pratiques respectives ne touchent pas à l’intégrité des chevaux, alors il n’y a pas de problème. L’ouverture d’esprit, des deux côtés, est la clé pour un métissage des méthodes. Tout cela se fait au profit de ces incroyables animaux que sont les chevaux.

Tu as eu plusieurs chevaux très différents dans ta vie. As-tu la sensation que le cheval de sport peut s’épanouir, et si oui, quelles sont selon toi les conditions absolues ?

J’ai la profonde conviction que le cheval de sport peut s’épanouir. Il n’y a qu’à voir notre star Vol de Nuit. C’est comme un lion en cage depuis que nous sommes confinés. Non pas parce qu’il travaille moins, au contraire ! Mais parce qu’il « aime » aller fouler les terrains de concours avec son binôme, Claire. 

Les conditions selon moi c’est avant toute chose de proposer une vie qui répond aux besoins fondamentaux  des chevaux. Car du shetland au cheval de sport, il y a des indispensables qui font loi et sont primordiaux au bien-être d’un équidé. Cela passe par une alimentation adaptée à son système digestif sur base de foin/herbe, des sorties quotidiennes et des contacts sociaux avec leurs congénères.

L’idéal en ce qui concerne ce dernier point est pour moi de pouvoir mettre les chevaux au moins par deux. Il faut qu’ils aient la possibilité de se grattouiller, se chercher, se défouler. En bref, exprimer leur besoin vital de grégarité !

Pour mon cheval de sport par exemple, Calgary, c’est une condition primordiale à son bien-être. Longtemps privé de contacts sociaux, il s’est montré très handicapé socialement parlant les premières fois qu’il a été mis en liberté avec d’autres chevaux. Alors que ces derniers « jouaient » entre eux, il restait au milieu de la prairie, figé, complètement déconnecté de l’énergie du moment présent. J’aurais pu me dire comme beaucoup qu’il aimait juste son boxe, sa tranquillité, et ne pas insister. Mais je ne l’ai pas fait. Aujourd’hui, il fait du grooming, galope, fait des facéties avec ses congénères et il serait bien malheureux si je lui enlevais ce nouvel équilibre. Cette nouvelle vie correspond davantage à sa qualité intrinsèque de cheval. 

Une fois les besoins fondamentaux remplis, un travail basé s’appuyant sur les connaissances de l’éthologie (la science) équine est important. Une bonne préparation mentale, prendre en compte les différentes personnalités et individualités de chaque animal. Le tout couplé à une équitation basée sur la biomécanique. Cela permet, à mon sens, d’avoir des chevaux de sport bien dans leur tête et bien dans leur corps. 

Enfin, je pense qu’un cheval de sport s’épanouit si la discipline à laquelle on le destine lui correspond. Les enjeux financiers sont très importants. Cependant, forcer un cheval qui a un papier de rêve à sauter, alors qu’il excelle en dressage et présente une appréhension handicapante sur les barres ; justifiant l’utilisation de procédés peu éthiques, mettra inévitablement l’animal dans une situation de stress et de résignation. Ce sont des compromis dévastateurs à son bien-être, encore trop souvent observés dans le monde du haut niveau. S’il est nécessaire que le dit cheval soit formé dans la discipline à laquelle on le destine, alors il est de notre devoir de prendre le temps dont il a besoin pour  l’y préparer, de manière intelligente et sensée.

Laisser un commentaire