Le débourrage éthologique : est-il vraiment différent des autres ?

Alors, le débourrage éthologique est-il vraiment mieux que les autres ? Nous sommes en pleine préparation du remake complet du programme Jeune Cheval qui avait bien besoin d’un coup de frais. A cette occasion, nous vous proposons une petite série d’articles sur la thématique du débourrage, cet acte essentiel et si souvent raté (on en a parlé dans cet article). Aujourd’hui, nous allons vous parler du débourrage éthologique (avec de gros guillemets, l’appellation étant malheureuse). Est-il différent des autres ? En quoi ? Et existe-t-il un débourrage meilleur que les autres ?

Deux autres articles viendront compléter cette thématique, traitant individuellement du débourrage selon les tempéraments, et pourquoi est-ce que le débourrage est un acte à prendre très au sérieux.

Nos conseils sur le sujet

  1. Le débourrage dit éthologique
  2. Les différences avec un débourrage dit classique
  3. Un débourrage intelligent est universel
  4. Les “do’s and dont’s” du débourrage
  5. Le débourrage dit éthologique

1. C’est quoi un débourrage dit éthologique ?

L’équitation naturelle, comportementale, natural horsemanship possède autant d’écoles que de professionnels… Si certaines “méthodes” sont regroupables (Parelli, Horseman Science, La Cense…), au final, chaque enseignant aura sa particularité, ses préférences, et ajustera sa technique de débourrage.

Si l’on essaye de regrouper ce qui rapproche toutes ces méthodes dites “éthologiques”, il existe des traits communs essentiels qui les distinguent du reste :

  • habituation : ce travail de la confiance, effectué avec un drapeau, un stick, ou tout objet “effrayant” est souvent une priorité dans les débourrages éthologiques. On va utiliser des bâches, des ballons, pour confronter le jeune cheval à plein de nouveautés et ainsi agrandir sa zone de confort.
  • pression physique et tactile : appelés jeux du porc-épic et de la conduite chez Parelli, cet enseignement de cession à la pression est également au coeur du débourrage éthologique. Un cheval léger, qui sait comment réagir à la pression, c’est une garantie de sécurité pour lui et son cavalier.
  • grand travail sur l’émotionnel et la qualité de communication : les différentes réponses aux pression permettent de construire un alphabet très abouti, allant vers la construction de phrases… Permettant d’explorer la gestion des émotions.
  • grande préparation de travail au sol : la plupart du temps, le débourrage éthologique privilégie un bon moment passé au sol à construire la communication et la relation. Marie Desury, cavalière professionnelle spécialisée en horsemanship : “Je passe 70% d’un débourrage à pied, et 30% à cheval. Parce que finalement si les 70% sont bons, alors les 30% vont se faire en toute simplicité. Dans ce partage du temps, que je généralise souvent à tous mes débourrages (sauf cas exceptionnels évidemment), le plus important reste de s’adapter à chaque cheval, selon son tempérament, son âge, son physique, son passif. Chaque cheval est différent, chaque débourrage est donc différent. Certains auront besoin de passer plus de temps aux longues rênes, d’autres auront besoin de passer plus de temps sur la désensibilisation au matériel, ou certains auront besoin de se préparer plus longuement physiquement. S’adapter et observer !
  • l’extérieur est grandement privilégié : “l’école de la vie”, comme on peut lire dans beaucoup d’ouvrages privilégiant les approches éthologiques. On emmène le jeune cheval en dextre, et parfois, directement après le débourrage, il suivra ses congénères pour faire ses armes de la façon la plus naturelle.
  • il se fait sans mors : la plupart des débourrages éthologiques se font en licol en corde, pour simplifier l’introduction des demandes de base.
travail à pied débourrage jeune cheval

On va pas se mentir, c’est bien cette approche que nous privilégions sur Blooming Riders. D’une façon générale, c’est cette approche éducative que l’on privilégie quelle que soit la discipline, à vrai dire. Cette spécialité qui tend à se développer est vraiment faite de façon à intégrer des notions de psychologie équine essentielles à tout cavalier.

Marie Desury ajoute : “Selon moi, le socle solide d’un débourrage réussi c’est l’éducation : c’est à dire l’importance que l’on va donner à un ensemble de petites choses, dans l’éducation du cheval. Ce sont des choses, qui, de prime abord pour beaucoup de cavaliers ne semblent pas nécessairement faire partie du débourrage, et pourtant ce sont ces bases d’éducation, et donc de confiance, qui vont rendre un débourrage facile.”

Cependant, Blooming Riders a pour mission de rester ouvert à toutes les approches. On en a d’ailleurs parlé ici. Alors, est-ce que le débourrage éthologique est vraiment meilleur ? Eh bien, pas toujours… Cela dépend du praticien, de ses compétences, de son expérience, de sa philosophie, de sa connaissance des sciences comportementales.

Il existe d’ailleurs des sérieuses dérives dans un débourrage éthologique, et on en parle plus bas.

2. Les différences avec un débourrage dit classique

Nous rentrons dans un sujet très épineux puisque, à nouveau, “classique” veut tout et rien dire. Pourtant, on l’entend fréquemment aux détours des allées d’écurie… Il regroupe les méthodologies plus communes et traditionnelles de débourrage du jeune cheval. Comme partout, il y a d’excellentes approches classiques et des moins bonnes.

Dans “classique”, il existe également des grandes lignes communes, ainsi que d’énormes variations, autant que dans un débourrage éthologique.

Ce qui ressort de beaucoup de débourrages “classiques” :

  • il se fait souvent en mors ou en caveçon : peu d’entraîneurs “classiques” débourrent sans mors. Dans le circuit jeunes chevaux traditionnel, le débourrage se fera avec un mors simple. Souvent, on a tendance à croire qu’un mors droit en résine ou caoutchouc sera plus “doux”, et de nombreux débourrages se font avec ce type de mors, souvent à aiguilles. Attention, c’est l’instant myth-busting : Laetitia Ruzzene a fait de très beaux articles expliquant pourquoi c’est plus complexe que cela. A lire ici, et ici.
  • le travail préalable est souvent un travail de longe dit “classique” : principalement effectué dans un rond de longe la plupart du temps, on va surtout travailler sur les transitions. Dans certaines écuries classiques, cependant, les jeunes chevaux passent par une longe plus élaborée dans une carrière ou manège, avec des changements de direction variés.
  • il privilégie souvent le respect de la locomotion du cheval : dans de nombreux circuits jeunes chevaux classiques, on s’intéresse dès le début du débourrage au rythme et au mouvement en avant. On greffe par-dessus le travail de communication, de direction, de réponses aux différentes aides. Encore une fois, il existe de nombreuses écuries plutôt classiques qui font l’inverse, qui se concentre d’abord sur la communication puis sur la locomotion.
  • on monte souvent rapidement le cheval “au contact” pour son confort physique : dans de nombreuses écuries classiques au débourrage orienté sport, les jeunes chevaux sont montés au contact très vite. L’objectif est d’orienter leur encolure assez rapidement pour protéger le dos du cheval et d’intégrer immédiatement la notion d’une posture correcte. Comme toujours, il existe des endroits où c’est mené admirablement bien, d’autres où c’est un peu moins ça.

En Allemagne, par exemple, les entraîneurs ont souvent tendance à débourrer les chevaux sur des rênes fixes. Leur mise en main est donc déjà créé à ce stade-ci. C’est quelque chose que l’on ne verra pas dans les méthodologies dites “éthologiques”. Ensuite, une grande partie des cavaliers professionnels “classiques” ne privilégie pas l’extérieur pour les jeunes chevaux au départ. La raison est simple : dans une grande partie des cas, les jeunes chevaux ont une destinée déjà tracée… Encore une fois, cela variera énormément d’écurie en écurie.

Le calendrier des concours jeunes chevaux détermine beaucoup de choses. Une vente potentielle également. Le besoin de présenter rapidement le jeune cheval mènera automatiquement à une approche différente.

Les dérives des débourrages “classiques” sont décrites plus bas.

3. Les dérives

Parlons rapidement des dérives observées des deux côtés (larges) du spectre (large également).

a. Les débourrages faits trop tôt

Pas besoin d’être dans du classique pour observer des débourrages faits sur de très jeunes chevaux ! Si l’on a beaucoup lu et entendu des critiques virulentes sur les débourrages faits de façon systématiques dès 3 ans voire plus tôt dans le classique… Force est de constater que les vidéos de démonstrations de débourrage façon horsemanship, faits en 2 heures sur des poulains ressemblant encore à des 1 an, sont malheureusement existantes.

Non, il n’y a pas d’âge universel pour un débourrage. Oui, il y a des chevaux qui devront attendre 4 ans, voire plus, tandis que oui, il y a des chevaux qui sont déjà bien développés à 3 ans. Tout réside dans l’intensité du travail, ainsi que dans l’individualité de chaque cheval.

b. Un mauvais équilibre mental / physique

Sur le terrain, on reproche souvent aux débourrages classiques d’être mécanistes. De se focaliser uniquement sur le fonctionnement locomoteur et d’oublier l’esprit de l’animal. A l’inverse, on entend beaucoup de cavaliers se moquer de la posture misérable des jeunes chevaux débourrés de façon “éthologique”. Dans tous les cas, les deux, psychologie et physique, sont importants et doivent avoir leur place dans le débourrage.

c. Les débourrages faits trop vite

On l’a déjà vu en a. : aussi bien dans le classique que dans l’éthologique, un débourrage effectué en quelques heures est rarement sain pour la psychologie de l’animal. C’est une grande étape pour une majorité de chevaux, qui peut également être très traumatisante et poser des séquelles jusque très tard. Prendre son temps, ça reste une solution excellente dans toute situation avec un cheval.. Surtout à son démarrage. Notre collègue Marie insiste sur ce point : “Parmi les erreurs à ne pas faire : se contenter “d’à peu près” sur ce qui va être la base du cheval, le point de départ, de toute sa vie de cheval de selle ! Je vois trop de chevaux sortir de débourrage avec une direction approximative, des arrêts très lourds, un montoir agité, ou des difficultés à être mis en avant. Pourtant on lit partout : avancer, ralentir, diriger… il faudrait rajouter : avec légèreté !

d. Une mauvaise lecture comportementale / locomotrice

Directement relié au point b., l’une des dérives, c’est le manque de capacité de lecture du cheval sur les plans comportementaux et locomoteurs. En effet, il y a une différence fondamentale entre choisir délibérément de prioriser l’un plutôt que l’autre, et le fait de ne simplement pas avoir les compétences pour l’un des deux. Eh oui ! De nombreux cavaliers professionnels des deux rangs ont souvent développé l’un plus que l’autre, souvent s’en rendre compte. D’ailleurs, ceux qui en ont conscience vont souvent s’entourer d’un autre professionnel venant compenser cette faille chez eux – une preuve énorme (rare) d’humilité et de professionnalisme, cela va sans dire. Il existe bien entendu des professionnels rassemblant les deux compétences.

4. Un débourrage intelligent est universel

Finalement, une observation poussée sur le terrain permet de repérer que, entraîneurs classiques ou pas, il existe tout de même des points communs entre certains d’entre eux.

  • un temps dédié à la confiance, en présentant sangles, tapis, objets progressivement

Tout bon Homme ou Femme de cheval sait que la confiance, c’est sacré. La relation homme-cheval dépend essentiellement de la qualité de confiance que l’on a su créer. Elle garantit que le cheval s’épanouisse dans notre cohabitation, sans même parler de performance. Ce bon professionnel sait également que brûler les étapes est un mauvais investissement pour l’avenir, et que le retour de bâton peut être brutal. Marie Desury souligne ce point dans les erreurs à éviter : “Ne pas négliger la désensibilisation ! Elle est LE secret qui bien souvent aurait pu éviter un grand nombre d’accidents qu’on voit encore beaucoup trop souvent ! Mais elle demande parfois beaucoup de temps : d’ailleurs ce que je déplore aujourd’hui, c’est que bien souvent, le cavalier qui m’amène son cheval au débourrage et qui aimerait un cheval super securisant (par ces mots, dans mon oreille de cavalière j’entends, un cheval très bien habitué aux divers imprévus qui pourraient surgir) n’a pas la patience de laisser le temps à son cheval pour ce travail.

  • un respect de la croissance de chaque cheval, en attendant notamment qu’ils soient physiquement suffisamment développés pour pouvoir porter

Typiquement, il est, de mon point de vue, problématique de débourrer des chevaux de 2 ans en 2 heures en démonstration publique. Ce n’est que mon avis, soutenu toutefois par de nombreux travaux scientifiques quant à la capacité d’apprentissage ainsi qu’au bien-être physique du jeune cheval.

Malheureusement, vous êtes sûrement nombreux à voir traîner sur Internet des vidéos de cow-boys façon éthologie débourrant en quelques heures des chevaux aux physiques encore très frêles. Je suis ouverte, je suis plutôt nuancée, je ne suis pas choquée de voir un grand KWPN de 3 ans / 3 ans et demi être débourré progressivement s’il ressemble déjà beaucoup à un grand cheval, tant que cela reste progressif et sans qu’il soit exploité jusqu’à la moelle. Toutefois, voir des poulains de 2 ans, qui ressemblent encore à de grands bébés, se faire débourrer en mode show et démo publique en très peu de temps, je préfère éviter.

  • un respect du rythme physique et mental de croissance

Partout, quelque soit le style, les bons cavaliers prêtent attention aux pics de croissance et favorisent les moments où le cheval est confortable physiquement et mentalement. Le bon entraîneur est capable de repousser ses projets de débourrage de quelques jours ou semaines s’il sent que son jeune cheval a une période compliquée.

  • une confiance totale en le cavalier

On en a parlé dans le premier point : la confiance en le cavalier, présent en selle, est un indispensable pour garantir la sécurité de tous. C’est aussi la fondation d’une équipe cavalier-cheval solide, qui pourra aller très loin et dans la joie et la bonne humeur.

  • une introduction progressive des aides

Enfin, un bon débourrage se fait de façon pédagogique : on est l’enseignant de son cheval. On se doit donc d’introduire chaque nouveau signal (aide) progressivement. Qu’il s’agisse d’éthologie ou de classique, les bons entraîneurs ne font pas tout à la fois, mais une chose après l’autre. Cela garantit non seulement un apprentissage réussi (le cheval a compris), mais cela permet également un apprentissage confortable (le cheval est curieux et cherche à comprendre positivement).

5. Les “do’s and dont’s” du débourrage

Pour résumer, si l’on sort des principes et des guerres de chapelles, quelles sont les conditions essentielles à un débourrage heureux pour le cheval et le cavalier ?

  • Progression
  • Tempérament
  • Physique
  • Mental
  • Confiance
  • Compréhension
  • Flexibilité

Progression :

On attend d’un débourrage qualitatif d’être progressif. Autrement dit, on prend son temps, on avance dans chaque étape selon les règles du shaping (façonnement). On en parle brièvement ici. Toutes les sciences comportementales pointent dans la direction du shaping, qui consiste simplement à faire les choses petite étape par petite étape.

Tempérament :

Ne pas mettre tous les chevaux dans un moule, mais bien comprendre l’individu que l’on a en face de soi et s’adapter à ses besoins. J’ai bien dit “ses” besoins, pas les vôtres. L’exemple typique et courant est celui du jeune cheval très extraverti, très à l’aise en société dira-t-on, qui n’hésite pas à jouer avec vous comme avec un congénère et qui n’a aucun souci de confiance. Celui-ci a besoin d’apprendre les limites. Et bien souvent, les cavaliers possédant ces jeunes chevaux sont amusés par ces comportements (qui sont amusants, faut le dire), et oublient d’intégrer un cadre de respect garantissant leur sécurité plus tard. La notion de tempérament implique l’observation du cheval que l’on a à nos côtés et de ce qu’il est capable de donner.

Physique :

Un débourrage c’est aussi et surtout un commencement d’entraînement physique, pour apprendre au cheval à porter. Le respect des rythmes de croissance individuels, l’absence d’attentes démesurées envers le jeune cheval qui grandira jusqu’à ses 8 ans… Eviter de demander des exercices qui vont encourager une posture mauvaise, favoriser ceux qui aideront le cheval à comprendre son propre corps et à développer un physique confortable et harmonieux.

Mental :

Bien entendu, la dimension psychologique du débourrage est énorme. Pour certains, l’étape de la selle est réglée en 2 minutes. Pour d’autres, accepter le tapis sans se figer prendra des semaines. Dans tous les cas, on veut la même chose : que cela soit confortable psychologiquement. C’est également le moment d’établir quelques règles éducatives de base garantissant la sécurité du cheval et du cavalier. C’est l’occasion d’expliquer dans quel cadre on évolue, et le début du fitness émotionnel.

Confiance :

LA priorité absolue à tout débourrage, quelque soit son type. Les choses doivent être faites dans une confiance absolue.

Compréhension :

L’entraîneur doit favoriser une compréhension profonde de la part du cheval. Les attentes que l’on a doivent être expliquées clairement, et sans cesse, on doit se demander si le cheval semble bien avoir compris. Si la compréhension n’est pas là, on sème des graines de stress ou d’agacement qu’on n’aimera pas récolter plus tard (la fameuse “crise d’adolescence”, un cliché qui, malheureusement, est souvent due à un manque d’explications lors du débourrage).

Flexibilité :

Un débourrage réussi, c’est aussi un débourrage capable de sortir de son planning initial. Nous l’avons parfaitement vécu avec Val, notre modèle utilisé pour le programme Jeune Cheval. Nos projets ont du être décalés, car Val montrait clairement que le cadre n’était pas encore bien accepté et solide, ainsi qu’une croissance encore forte. Cela semble évident, et pourtant : souvent, on prévoit une durée fixe chez le cavalier professionnel en charge du débourrage. On fixe un budget. Quand on est propriétaire, on sait que les choses se déroulent rarement comme prévu. Ainsi, le propriétaire doit être capable de décider d’allonger la durée du débourrage de 1, 2, voire 3 mois… En accord avec un cavalier professionnel qui est également capable de prendre son temps. Pas simple !

Pour les défauts à éviter… Ce sont les opposés !

  • Brûler les étapes
  • Cheminement unique
  • Oubli du physique
  • Oubli du mental
  • Absence de confiance
  • Absence de compréhension
  • Rigidité dans le planning

Dans le prochain article, nous explorerons les priorités à établir en fonction du tempérament du jeune cheval.

Sources :

  • L’ISES
  • L’expérience de terrain de Marie Desury
  • L’expérience de terrain de Pauline Barbier
  • Les retours de nos membres effectués par sondage
  • Laetitia Ruzzene
  • Les travaux de Hillary Clayton
  • Les ouvrages de J.-M. Denoix

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