Travaux scientifiques : un véritable casse-tête ?

A l’ère du digital, nous pouvons tout trouver sur internet. On peut lire de tout, et surtout de tout le monde ! Chacun affirme que sa méthode est la bonne, et il peut alors être difficile d’y voir clair dans ce nuage d’informations. Les travaux scientifiques nous aident à démêler le vrai du faux, mais attention, encore faut il savoir les lire et être capable de juger de leur fiabilité. Dans cet article, Laetitia Ruzzene, conseillère en ergonomie équestre, vous explique ce qu’est une étude scientifique, et surtout, comment la décrypter.

La science c’est quoi ? C’est une définition complexe à donner, tant il y a de disciplines et de domaines de recherche différents et une question plutôt réservée à des philosophes ou des logiciens (mais aujourd’hui c’est moi qui m’y colle !). Tout ce qui est englobé par ce terme large de “science” vise au même dessein : comprendre le monde qui nous entoure. Ce savoir s’étoffe grâce à la recherche, qui peut être fondamentale (motivée par la compréhension de notre environnement) ou appliquée (motivée par l’amélioration de notre environnement). 

La recherche est une démarche qui se veut rationnelle, rigoureuse et organisée pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. 

Pourquoi la science en équitation ?

La recherche concernant tous les domaines et tous les sujets de notre vie, l’équitation n’y fait pas exception. Nous travaillons au quotidien avec des êtres vivants, d’une autre espèce que la nôtre, avec laquelle nous avons plusieurs types de communication mais aussi des interactions physiques et qui sont régis au même titre que nous par toute leur biologie interne, par un bouillon chimique et influencés par des facteurs endo et exogènes… 

Pfiou, ça fait un sacré paquet de domaines d’étude ! 

Tous les pros accompagnant vos chevaux se basent sur des pratiques évaluées par la science, à plus ou moins grande échelle et plus ou moins ​consciemment.​ Le dentiste de votre cheval aura à sa disposition des pratiques évaluées (=​ evidence based practice)​ intégrées dans ses soins ; votre coach aura recours aux sciences cognitives pour vous faire apprendre de nouvelles choses. De mon côté par exemple, au niveau du matériel et son impact, je vais utiliser des outils mathématiques et physiques comme les modélisations, des études d’impact, des études sur les différents matériaux, sur la cinématique, le mouvement ou encore la physiologie de l’exercice. 

Ceci permet de baser sa pratique sur des éléments qui font sens et – pour les professionnels en santé équine – sur des protocoles de soin évalués et dont on a la preuve de l’efficacité. 

Preuve scientifique = Top of the pop ?

En gros, on a une très grosse boîte à outils dans laquelle venir se servir sur une multitude de domaines à appliquer (ou pas) au nôtre. On pourrait croire que la “preuve scientifique” constitue le plus haut degré de preuve possible. Mais le fait est qu’en recherche, on trouve de TOUT, au meilleur comme au pire sens du mot “tout”. Dans les faits, vous pouvez trouver des papiers supportant des hypothèses les plus farfelues et soutenant vos biais de confirmation les plus fous. Certains usent même de la science et du biais d’autorité offerte par elle pour raconter n’importe quoi. 

Le pire ennemi de la science, c’est un biais cognitif que l’on nomme “biais de confirmation”. Notre cerveau, dans sa quête de sécurité et de stabilité a une fâcheuse tendance à sélectionner et considérer comme valables uniquement les informations qui c​onfirment​ nos propres croyances : 

“L’être humain est le meilleur pour interpréter toute nouvelle information de façon à ce que ses conclusions précédentes restent inchangées”

Warren Buffett

Et plus le sujet est émotionnel (genre l’équitation et les chevaux, au hasard mais plus récemment l’actualité !), plus ce biais est présent. C’est par exemple ce qu’il s’est passé avec les études du “Dr” Cook sur les systèmes avec et sans-mors. Malgré une méthodologie qui laisse à désirer, des échantillons faibles, l’absence de groupe de contrôle, la citation de ses propres références, la déclaration d’un énorme conflit d’intérêt (vente de matériel sur la base de ses conclusions) et l’absence de révision par ses pairs ; elles sont entrées dans les moeurs. Encore aujourd’hui, la croyance persiste que “sans-mors” c’est mieux qu’avec ; peu importe l’absence de preuves solides. La raison à cela est très simple : le mors c’est un sujet hautement émotionnel, voire culpabilisant. Quand les études de Cook sont sorties, il était plus aisé de se conforter dans l’idée que le mors c’est naze et se déculpabiliser que de remettre en question ses dires. 

D’ailleurs les ventes de matériel “sans-mors” ont explosé cette année là et ça n’a rien de hasardeux : le biais de confirmation est l’un des plus exploités en marketing​

Bref, revenons à nos moutons. Il faut donc analyser ses sources, quand bien même viendraient-elles de dieu lui-même. Mais comment est-ce qu’on fait ça ? On a cette super boîte à outils qu’est la science, composée d’un gogolplex de données. Mais on ne l’utilise pas n’importe comment : c’est ici qu’entre en scène la fameuse ​démarche (ou méthode) scientifique​

La démarche scientifique

« Des personnes peuvent n’avoir aucun titre scientifique ni aucun diplôme scientifique mais par contre peuvent avoir une démarche parfaitement rigoureuse et qui méthodologiquement est une vraie démarche scientifique. Ce qui compte le plus c’est la démarche. La validation d’une hypothèse ou d’un fait ne dépend pas de la personne qui affirme, de ses titres ou de ses diplômes, mais de la possibilité de vérifier. » Henri Broch (fondateur du laboratoire zététique).

La démarche scientifique c’est donc un processus, un “fil conducteur” qui permet d’arriver à “savoir” en respectant différentes règles. Il s’agit d’un cheminement précis dans les méthodes d’expérimentations, leur épreuve, leur analyse et leur vérification. On cherche par exemple à minimiser (j’aimerai dire supprimer, mais c’est compliqué !) les fameux biais cognitifs. Mais on met aussi e​ t surtout​ en place une méthode pour assurer la ​reproductibilité​ d’une étude ; qui est l’une des seules garanties de sa solidité. 

Les biais cognitifs

Elle n’est pas la même pour chaque domaine de recherche (ex : biologie ou sociologie). Mon frère, qui étudie la philosophie et le patrimoine écrit n’a pas affaire à la même ​méthode scientifique​ que mon amie Anne, qui est docteur vétérinaire spécialisée en neurochirurgie. Il n’existe donc pas “une” méthodologie mais bien “des” méthodologies. 

Leur rôle c’est d’offrir de hauts standards de précision ​et de considérer le cadre dans lesquelles expérimentations pourront tendre à rejeter une hypothèse – ou si ce n’est que le fruit du hasard.

Anatomie de la recherche expérimentale

En équitation, au niveau où ça nous intéresse, c’est la recherche expérimentale qui domine le game. C’est à dire que l’on va chercher à rejeter une hypothèse (on verra ça plus bas) grâce à l’expérimentation. On va “faire” pour “voir”. À ce titre, ce sont des méthodes scientifiques dites “hypothético-déductives” qui sont utilisées dans les études dont nous allons parler. Il faut imaginer la science non pas comme une droite qui part de l’hypothèse pour arriver à la conclusion, mais comme une boucle où chaque conclusion amène une nouvelle hypothèse : 

Tout commence donc par une question, soulevée par exemple lors d’observations. À partir de la question, on va développer une hypothèse, qui peut être une déclaration directement testable ou une supposition éclairée. Par éclairée, on entend qu’elle peut être présupposée ou a déjà un postulat. C’est rarement le cas en recherche fondamentale (puisqu’on “découvre”, on part de “rien”) mais pas en recherche expérimentale, qui peut découler d’autres recherches et expérimentations (toujours cette histoire de boucle). C’est d’ailleurs sur elles que s’appuie le “background” d’une étude et qui défini le ​cadre​ de la recherche. Mais si, vous savez, ce sont les sources écrites en tout tout petit à la fin d’une étude et qui prennent 3000 caractères à elles seules. 

C’est au stade de la formulation de l’hypothèse que l’on va définir des hypothèses alternatives et identifier les variables de l’étude. Ayant un impact plus ou moins direct sur les résultats de l’expérimentation, elle seront notamment à prendre en compte dans le traitement des données et donc dans le choix des méthodes statistiques de traitement. En recherche expérimentale, les hypothèses sont formulées comme “vraies” ; ce qui permet de déduire ce qui devrait se passer durant l’expérimentation en faisant des prédictions ou des rétrodictions. Ainsi, on ne cherche jamais à “prouver” que son hypothèse est vraie, mais à rejeter ou approuver H0 (=hypothèse 0 = hypothèse de recherche). 

Cette notion est très très importante : en science, on a pas raison et on a pas tort non plus. On ne fait que démontrer par l’expérimentation la déduction d’une hypothèse. Cette hypothèse H0 est par ailleurs formulée dans le but d’être rejetée (ce qui n’est pas le cas des ​“hypothèses alternatives”)​ : Groupe1 = Groupe2, jusqu’à preuve du contraire. 

Méthodes & expérimentation

Une fois qu’on a formulé notre (ou nos) hypothèses, on va se demander comment mener l’expérimentation. Chaque domaine a ses propres standards. Le plus utilisé en médecine par exemple est celui de l’étude en double aveugle randomisé avec placebo. Toutes ces études sont éprouvées statistiquement grâce à un intervalle de confiance très serré, afin que les résultats ne soient pas simplement dûs au hasard (en médecine c’est important, quand même). Là on parle de médecine mais ce qu’il faut se dire en général ; c’est que plus les échantillons ont un (n) élevé, plus ils sont répartis aléatoirement et plus on a de conditions de contrôle (négative ou positive) et plus les résultats ont de chance d’être fiables. 

Si l’on travaille sur du “vivant”, il faudra aussi évaluer si notre protocole répond aux standards et aux obligations éthiques, définies par plusieurs institutions. Les conflits d’intérêts doivent également être déclarés. À ce propos, un conflit d’intérêt ne veut pas toujours dire que l’étude a “moins de valeur”, ça dépend aussi de tout le reste. Si la méthode est bonne, si il n’y a pas de problème de protocoles, que l’étude est évaluée par d’autres chercheurs et qu’elle est reproductible avec le même niveau de confiance ; alors on peut honnêtement penser que le conflit d’intérêt n’a pas d’impact sur elle. 

Ensuite – et je vois déjà votre déception – ça n’est que des maths. En fonction du type d’étude et des méthodes d’expérimentations, le traitement des données peut aussi être différent. Il s’agira de déterminer l’ensemble des tests statistiques paramétriques pour trier et interpréter les résultats. 

Publication et relecture

Une fois qu’une étude est “prête”, le mieux est qu’elle soit relue par ce que l’on appelle des “pairs” (​ peer review).​ Il s’agit d’autres professionnels du même domaine de recherche, dont la relecture est primordiale. L’avis du comité de lecture – qui peut exiger des modifications si quelque chose n’est pas OK – va permettre ou non la publication de l’étude dans une revue dédiée. Il existe des revues plus prestigieuses que d’autres, certaines sont spécialisées, etc… Dans tous les cas, le mieux est de se tourner vers des revues de publications scientifiques à comité́ de lecture (par exemple, la très prestigieuse ​Nature)​ . En équitation et sur le sujet du cheval en général, on trouve beaucoup de ressources sur ​ScienceDirect​ (filiale de Elsevier), PubMed​ou encore R​esearchGate​, 

Et attention toujours, la présence d’une étude dans un journal même très prestigieux ne garanti pas seule​ la fiabilité ou la pertinence de l’étude ! 

Premièrement, chaque type de publication ne représente pas le même niveau de preuves. On a parlé précédemment d’étude en double-aveugle randomisée avec placebo : elles se trouvent généralement dans le GRADE A des “niveaux de preuves”, car ce sont des études comparatives randomisées à forte puissance. La méthode scientifique utilisée pour mener ces études est éprouvée et fiable, ce qui permet de porter d’emblée un crédit supérieur à d’autres publications : 

Mais, vous l’aurez compris, il ne suffit donc pas d’être publié dans un journal renommé pour que son étude soit “fiable”. Ce qu’il faut surtout c’est que l’étude soit reproductible et vérifiable​ et que sa structure soit solide. 

C’est d’ailleurs pourquoi lire une étude scientifique est un processus aussi long, que l’on débute en la matière ou non. En effet, une étude ne se lit pas comme un article de blog ou un article de vulgarisation. J’en profite d’ailleurs pour dire un tout grand ​merci​ aux vulgarisateurs scientifiques de tous bords, qui vous épargnent la corvée qu’est celle de lire une étude scientifique. Car oui, cette lecture est un travail en soi et demande que l’on puisse s’imprégner de la méthode (et donc connaître celles utilisées dans le domaine de l’étude !), interpréter soi-même les résultats et les confronter. Vous avez une super ressource pour ça juste ici :

Pensez boucle !

Enfin, je termine cet  article en disant qu’en science, rien n’est figé. Aucun résultat n’est  par essence ​définitif en science et chaque conclusion ouvre d’autres questions, d’autres recherches, d’autres expérimentations… Qui amèneront d’autres conclusions, d’autres discussions, d’autres questions, d’autres expérimentations, etc… Les certitudes sont posées à un moment “m” et vouées à être réévaluées ; encore et encore. 

À l’heure où l’information va (trop) vite et où les opinions semblent parfois valoir plus que la preuve (nous en avons eu de malheureuses illustrations dans l’actualité récemment…), il semble important de (re)mettre la charrue avant les boeufs. Parlant d’équitation, nous évoluons en outre avec les chevaux dans un milieu parfois fermé au débat et à la critique, alors même que ces choses là feraient tellement de bien à notre sport. Vous trouverez à la fin de cet article nombre de ressources utiles sur la science, la critique et la zététique. 

C’est tout ça, la science !

Retrouvez Laetitia, membre du réseau Ergonomie Equestre sur son blog  https://www.bit-fitting.fr/. Par ici pour découvrir nos autres articles.


Sources de l’article et liens utiles : 

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