Un acte sérieux : le débourrage

Aujourd’hui, nous souhaitions clôturer notre petite série d’articles dédiée au débourrage avec un message à l’intention de tout cavalier et du monde équestre plus généralement. Le débourrage, c’est une étape cruciale dans l’aventure équestre d’un cheval. C’est un moment-clé, qui contient de nombreux enjeux éthiques, relationnels, techniques, comportementaux. Si l’on veut construire une équitation moderne, si l’on veut mettre les deux pieds dans le monde équestre du futur, il est grand temps de dédier à nos chevaux le temps dont ils ont besoin pour que le débourrage devienne une étape complètement fluide et banale.

Nos conseils sur le sujet

  1. Les conséquences d’un débourrage réalisé trop vite
  2. Investir du temps, c’est investir sur le long terme
  3. Chaque cheval a son propre timing
  4. De la notion de respect du cheval : l’équitation, c’est pour les gens

1. Les conséquences d’un débourrage réalisé trop vite

Nous avons déjà discuté dans ces articles précédents les diverses approches de débourrage, et nous avons déjà souligné le fait qu’il n’existait pas une approche parfaite. Du classique à “l’éthologique”, il existe du bon et du mauvais partout. Nous avons également souligné les traits communs d’une approche privilégiant le respect du cheval. On a également parlé des variétés de stratégies qui permettent de s’adapter au tempérament de l’animal.

Ici, je souhaite m’arrêter sur les conséquences graves que peut avoir un débourrage réalisé trop vite, ou mal effectué. En effet, je n’ai pas vraiment pour habitude de vouloir faire culpabiliser les cavaliers, et je n’aime pas nourrir les éléments négatifs. Toutefois, je pense qu’il est nécessaire de comprendre à quel point l’étape du débourrage est à prendre au sérieux, et que dans celle-ci germent des idées positives ou négatives dans la tête du cheval.

Un cheval dont le débourrage est raté donne ce genre de soucis :

  • des défenses récurrentes plus ou moins graves, qui peuvent empirer avec le temps
  • un manque d’exploration de l’état physique du cheval, créant des défenses fortes complexes à résoudre (typiquement : le cheval blindé de conflits de processus épineux)
  • un manque de gestion de son équilibre qui crée encore plus de tension une fois le cavalier en selle
  • une dégradation de la relation entre le cheval et son cavalier
  • des méfiances, des peurs et de l’anxiété qui perdureront bien au-delà du débourrage
  • une recrudescence de conflits quelques mois voire années plus tard, la fameuse “crise d’ado” qui n’existe pas vraiment chez les chevaux, mais qui reflète simplement un cheval à l’éducation plus faible que ce que croit le cavalier, et qui a pris du caractère et de la force. Il n’osait pas s’affirmer plus tôt, et le cavalier a laissé passer plein de choses sans s’en rendre compte. Il a peut-être également mal écouté certains signaux et le cheval, incompris et mal guidé, finit par se fâcher.

2. Investir du temps, c’est investir sur le long terme

Loin de moi l’idée de vous faire peur et de vous rendre tellement paralysé par l’angoisse de mal faire que vous n’oserez plus rien dire à votre jeune cheval. Loin de là : la fermeté, les limites, la clarté n’est pas taboue pour moi. Surtout lorsqu’on a affaire au caractère de Valeroso, le jeune hongre PRE que nous débourrons sous vos yeux dans le programme à venir en décembre Jeune Cheval. Val, de son petit surnom, est un caractère très type cerveau gauche avec une personnalité hyper affirmée et créative. Il nous fait rire, il est très joyeux et très extraverti. Il adore l’interaction, il adore réfléchir, et il apprend à la vitesse d’une gazelle en fuite. Pourtant, impossible de développer avec lui une relation saine si nous n’avions pas osé poser des limites claires lors des premières tentatives de morsures (même toutes petites, et même “pour jouer”), des premières idées de coups de cul un peu trop dirigés vers le cavalier, des ambitions d’arracher la longe lors de grandes montées d’excitation, des idées de bousculer le cavalier car la distraction extérieure est devenue forte…

Les limites ont dues être posées de façon claire, et sur cette base-là, on a avancé très vite avec le petit Val, toujours joyeux, toujours au taquet pour apprendre, et toujours avec son petit côté kékos qui nous fait quand même vachement sourire, il faut l’admettre. Toutefois, nous avons pris le temps… Nous nous sommes adaptées, avec sa propriétaire Lucie, à son rythme. Lorsqu’il est arrivé en juillet, il était très très déchaîné et manquait pas mal de respect. C’est un cheval, il ne sait pas ce que “respect” veut dire, et donc il fallait lui enseigner que le cavalier ne doit pas être bousculé, bougé, et qu’il doit gérer un peu plus sa tête et ses pieds par rapport à celui-ci. Cela a demandé un peu de temps, 2 à 3 semaines, pour qu’on cesse de négocier systématiquement. Une fois que ce fut acquis, on a pu avancer en respectant son mental : alterner entre des choses nouvelles et des choses à renforcer, alterner entre sauter et ne pas sauter, précision et dynamique, fun et répétitif.

Ces quasi 2 mois passés sur les bases ont ensuite permis de passer un 3ème mois sur son développement physique : découvrir comment varier les positions d’encolure, décontracter la ligne du dessus, engager les abdos, sur le plat, puis sur des barres, puis avant et après des petits obstacles… Varier la longueur des foulées avec des sauts de puce, varier l’engagement de l’arrière-main sur des hauteurs de croisillons différentes, bref : il avait nettement besoin de ce temps exploratoire au niveau du corps.

3. Chaque cheval a son propre timing

Nous faisons face, mi-juillet, à un jeune PRE de 4 ans très immature aussi bien mentalement que physiquement, et il n’était absolument pas prêt à être débourré. Nous voilà fin octobre, et Val a fait ses débuts sous la selle avec une très grande facilité, que certains pourraient qualifier de déconcertante tant cela a été un non-évèmenent complet. Certains seront certainement outrés par la durée : le cheval est arrivé mi-juillet avec, en tête, l’amibition du débourrage. La réalité, c’est que les premières allures sous la selle sont arrivées fin octobre.

Premiers pas avec une cavalière sur le dos pour Val

Est-ce le débourrage qui a pris quasiment 4 mois ?

Absolument pas. Le débourrage en lui-même a duré 10 minutes et fut aussi simple que le plus basique des exercices appris auparavant par le cheval.

Alors, pourquoi ces 3 mois de travail ?

Nous nous sommes adaptés aux besoins du cheval que nous avions face à nous. L’ambition que j’ai pour tout débourrage, c’est que cela soit anodin. C’est déjà tellement chargé en émotions pour l’humain… autant faire en sorte que le cheval y soit tellement préparé que cela coulera de source le moment venu. Et je peux affirmer que c’est réussi pour Val, et que cela doit être ainsi pour une majorité de chevaux. Ces 3 mois de travail pré-débourrage ont assuré que Val soit prêt mentalement et physiquement à démarrer une activité de cheval de selle, sans douleur physique, et sans perturbation mentale. En bref, y’a plus qu’à.

Ces 3 mois de travail ont un but essentiel qui nous aura permis de gagner énormément de temps par la suite :

  • le cheval a déjà un très bon niveau de travail au sol, et pourra très vite aller sur des difficultés avancées en longe, en liberté, et en longues rênes.
  • il a été déjà confronté à un vrai travail de gestion émotionnelle, de retour au calme, de concentration sur le cavalier lorsque les distractions sont fortes, quelque chose qui était particulièrement délicat pour Val.
  • il a eu toutes les opportunités du monde pour explorer son environnement dans tous les sens, en extérieur et en piste, tous les objets bizarres qui sont passés par là ont eu droit à un examen approfondi.
  • il a eu énormément le temps d’avoir des kilomètres au compteur avec un tapis de monte, avec une selle, avant de devoir gérer le poids lourd et instable d’un cavalier. Comme c’est un petit cheval aux bonds de joie faciles, le cavalier appréciera qu’il ait fait toute cette exploration de dos et de croupe légère avec seulement sa selle. Personnellement, je ne vois pas l’intérêt de se prouver qu’on est un cavalier de ouf parce qu’on tient sur un jeune qui essaye de dégager le cavalier. Je préfère qu’il n’ait même plus l’idée en tête ni même le réflexe de pousser contre ce qu’il sent sur le dos bien avant que le cavalier débarque. Il aura déjà bien à réfléchir pour gérer son équilibre et son corps avec ça.
  • il a pu aller en extérieur en dextre, et apprécier des directions demandées par un humain qui vient du haut et plus d’à côté de lui. Cette première étape permet déjà de lui apporter un angle différent de communication. Le dextre a aussi permis qu’il apprenne que, malgré la présence de son copain cheval à côté, c’est bien le cavalier qu’il faut écouter en priorité.
  • il a eu le temps d’apprendre à gérer son équilibre dans tous les sens possibles.
  • il a pu explorer son sens proprioceptif : sur des barres, sur des combinaisons variées.
  • il a découvert comment gainer les abdos et monter le dos, allonger son encolure, et soulager ses lombaires qui présentaient des signaux clairs de contractions douloureuses. Ce réflexe de livrer son encolure pour se relaxer l’a aidé lors du débourrage : intrigué par ce nouveau poids mouvant sur son dos, il gardait le dos un peu figé le temps de prendre ses marques. Puis, lorsqu’il s’est détendu, son premier réflexe fut de relaxer la ligne du dessus en relâchant l’encolure. Val était à des années lumière d’y parvenir déjà sans cavalier. Ce travail l’a aidé à se détendre lors de la première mise sous la selle.

4. De la notion de respect du cheval : l’équitation, c’est pour les gens

De mon point de vue – et bien heureusement pour moi, du point de vue de la propriétaire – qui, étant la cofondatrice de Blooming Riders, a forcément des valeurs très claires concernant les chevaux – ce timing était tout simplement nécessaire pour Val. Ce modèle n’est pas universel dans sa forme, mais plutôt dans le fond :

  • adapter chaque apprentissage au feedback du cheval… Val part avec une conformation et une locomotion vraiment pas simple (et on l’étudie dans le programme Locomotion & Conformation au tout début de son arrivée, je pense que les images parleront d’elles-mêmes). D’autres seront plus avantagés naturellement.
  • Val a un caractère super affirmé (on parlerait, chez Parelli, de high-spirit). Il est très clairement cerveau gauche extraverti, de façon presque un peu extrême. Chez un cheval plus centré, plus nuancé dans ses comportements, on n’aurait pas eu le besoin de passer autant de temps : il avait besoin d’un temps pour grandir, maturer ! On ne peut pas forcer ces choses… On peut simplement proposer des apprentissages et voir comment le cheval les appréhende et à quel vitesse il les intègre.

Même si Val avait été destiné à de la compétition, je n’aurais rien changé. Simplement parce que…

a. sa future carrière est décidée par les humains, pour les humains. Je n’ai aucun problème avec ça, d’autant plus que Val relève plus du border collie que du chien-loup primitif à moitié sauvage. Il a besoin et apprécie clairement la sollicitation quotidienne des exercices. Les lignées types espagnoles sont sélectionnées depuis des centaines d’année pour travailler avec l’humain, et on vérifie ça chez Val sans difficulté.

b. on sait que l’équitation c’est d’abord pour faire plaisir aux humains. Le minimum syndical, à mon sens, c’est de rendre toutes les étapes importantes hyper faciles et fluides pour l’animal.

c. les besoins de Val ne s’adaptent pas à ce à quoi on le destine. S’il a besoin de temps, compétition ou pas, il a besoin de temps. On met toutes les chances de notre côté si l’on s’adapte à lui et pas à nous. Si l’on ignore les signes et que l’on presse le cheval, on met tout en place pour échouer au final.

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